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AIME MICHEL, le libre penseur et les OVNIS

AIME MICHEL, le libre penseur et les OVNIS

par Thibaut Canuti

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« Pour moi, je n’ai jamais eu, depuis mon enfance, qu’une seule et unique passion, une seule curiosité, qui est la pensée non humaine. Toutes mes recherches et toutes mes réflexions depuis l’âge de quinze ans ont ce seul objet : que peut être une pensée autre que la mienne? Et que l’on cherche bien. La pensée non humaine, selon le beau titre de Jacques Gravent, ce peut être la pensée infrahumaine, c’est-à-dire animale, ou la pensée surhumaine étudiée par les parapsychologues, ou la pensée extraterrestre.

Les bêtes, la parapsychologie, les soucoupes volantes, tous ces niveaux de pensée n’étant probablement (mais ceci est une autre histoire) que des moments d’une évolution unique et multiforme que nous parcourons en un éternel cheminement ».

Aimé Michel – Les tribulations d’un chercheur parallèle

Aimé Michel est assurément une des figures tutélaires de l’ufologie française. D’abord parce que sa pensée féconde et « hors-norme » va l’amener à s’intéresser à un ensemble de connaissances aussi hétéroclites que les M.O.C. (Mystérieux objets célestes), les phénomènes paranormaux, l’intelligence animale, de façon générale et continue, tous les ressorts de la pensée non-humaine et ce qu’il considérait comme son aboutissement, l’approche du surhumain pour paraphraser Michel Picard [2], auteur d’une remarquable hagiographie sur Michel qui recense également de nombreux articles de l’auteur publiés dans la revue « Planète » de Louis Pauwels.

Sur les ovnis, le travail de Michel sera déterminant. L’homme a tout saisi, avant tout le monde ou presque, du caractère profondément exotique de la réalité et de l’apparente incohérence du phénomène. La vague de 1954 lui donnera l’occasion de compiler un ensemble de cas qu’il inventorie, cherchant y compris dans les mathématiques et la géographie, une intelligence globale à ces manifestations. Ses longues correspondances où il donne libre cours à sa plume, comme ses innombrables articles ou ses livres, lui feront édifier un réseau d’amitié considérable qui constituera pour une part le fameux « Collège invisible » que nous évoquerons plus avant.

Né en 1919 dans un petit village des Alpes provençales, le destin d’Aimé Michel est marqué par la poliomyélite qu’il contracte en 1925. Immobile et perclus de douleurs durant ses jeunes années, il découvre déjà par la force des choses, le refuge que représente la pensée, l’imaginaire et le rêve [3].

Cette terrible expérience sera néanmoins fondatrice de ses passions intellectuelles. Sa maladie l’ayant rendu inapte à l’activité manuelle, il poursuit des études de philosophie puis obtient en 1944 le concours d’ingénieur du son. Il rejoint alors le secteur de la recherche de l’ORTF.

Son intérêt pour les ovnis date de la vague scandinave de 1946 [4]. Comme l’essentiel de l’opinion à cette époque, il est alors persuadé qu’il s’agit là de prototypes d’avions ou de fusées militaires. Plus que sceptique sur tous ces faits, y compris après la parution du livre du major Keyhoe [5], l’un des tout premiers ufologues américains, il continue de s’intéresser à tout ce qui touche à la parapsychologie, aux phénomènes ignorés ou mystérieux de la science, accumulant une documentation considérable.

Sa présence sur un reportage radiophonique consacré à la météorologie lui fait rencontrer Roger Clausse, ingénieur de la Météorologie Nationale, lequel lui transmet un dossier entier constitué de phénomènes inexplicables enregistrés par les stations météo. Les faits qui y sont mentionnés, suggèrent en tous points ceux évoqués par Keyhoe dans son livre et Aimé Michel se persuade définitivement de la réalité des ovnis. Les cas lui sont ici rapportés par des scientifiques professionnels, spécialistes en outre de l’observation des cieux et rejoignent pareillement ceux relevés par Keyhoe impliquant aussi des scientifiques.

« Je m’assois dans un coin, commençait à lire et reçus l’un des chocs de ma vie. Cette fois, il ne s’agissait plus d’articles de presse ni de livre douteux. Un peu partout, en Afrique Equatoriale, au Sahara en Amérique, en France, et même sur une base militaire proche de Paris, des techniciens de l’observation atmosphériques décrivaient exactement ce que j’avais lu dans Keyhoe… [6]».

Affecté au service Recherche de l’ORTF, il a tout loisir de rassembler tous les articles de presse parus sur le sujet et d’approfondir ses sources. A la lecture de Keyhoe, convaincu du double-langage de l’US Air Force, il tâche d’établir des contacts avec l’Armée qu’il conservera tout le long de son existence.

« [7] Mon enquête fut d’abord inspirée par une illusion dont la candeur, avec le recul des années, me paraît tout simplement navrante: je croyais que quelqu’un savait. Cette illusion, à vrai dire, je la tenais de Keyhoe lui-même, dont le livre était conçu de façon à faire croire que l’armée américaine cachait la vérité au public. Si donc l’armée américaine savait, l’armée française, son alliée, savait peut-être aussi».

C’est sur cette base qu’il agite ses réseaux et parvient à obtenir un rendez-vous avec le capitaine Clérouin, alors en charge des services de renseignement de l’Armée de l’Air sous les ordres du général Chassin et Jean Latappy, un civil, dessinateur pour la revue « Forces aériennes françaises », féru de soucoupes volantes et qui comme Michel accumule et conserve toutes les pièces du dossier ovni – Latappy contribuant notamment à l’iconographie cartographique du « Mystérieux objets célestes » de Michel-.

« [8] Je ne me rappelle ni qui arriva le premier ni comment furent faites les présentations. Ils étaient deux, en civil l’un et l’autre, le capitaine C… et M. Latappy,  » un ami ». L’un hilare, décontracté, le verbe agile et truffé de calembours. L’autre sombre, émacié, l’œil ardent, la moustache énigmatique, un authentique agent de film d’espionnage. Mais le capitaine, c’était le premier. Et en moins de cinq minutes, je compris que tout le scénario dramatique imaginé par Keyhoe n’était qu’un rêve puéril.

- Le secret militaire ? Laissez-moi rire ! dit le capitaine en faisant ce qu’il disait. Des secrets sur de petites choses, tant que vous voulez. Ceux-là, on se les cache, on se les vole, on se les vend tant bien que mal un peu partout dans le monde. Mais une chose aussi énorme que les soucoupes volantes, vous n’y pensez pas ! Pour qu’un engin, un seul, à l’état de prototype, vole comme les soucoupes sont censées le faire, il faudrait, vous le savez aussi bien que moi, une révolution de la physique. C’est déjà énorme. Toutes les révolutions scientifiques se font simultanément dans tous les pays avancés, et ce que les Américains savent, les Russes le savent aussi à très peu d’écart près, et inversement. Ne m’objectez pas la bombe atomique : la bombe ne correspondait à aucune révolution scientifique. Mais surtout, pour permettre à une seule soucoupe de s’envoler, il faudrait une révolution industrielle, l’effort de tout un pays, une véritable mobilisation des richesses, des moyens et des esprits. Sacrebleu ! C’est comme si vous parliez de monter une locomotive dans ma chambre à coucher à mon insu ».

Aimé Michel est alors persuadé que l’Armée et les autorités publiques dans leur ensemble ne dissimulent rien sur les ovnis. Cette tournure d’esprit le séparera d’ailleurs définitivement des ufologues français qui reprendront à leur compte les idées conspirationnistes importées de l’ufologie américaine.

La rencontre avec Latappy ayant encore accru ses sources, il est à la tête d’une documentation impressionnante lorsque parait en juillet 1953 son premier livre, « Lueurs sur les soucoupes volantes » [9].

Michel reste alors très ouvert sur la question et son but est de porter à la connaissance du plus large public les éléments du dossier ovni.

Evoquant ce premier livre il déclare : « Non seulement il ne prétendait pas apporter la preuve manquante, mais je me bornais à y présenter les diverses conclusions possibles sans me prononcer.

Mon mobile était, à mes yeux du moins, limpide. Puisqu’on ne pouvait rien prouver, que du moins les faits allégués soient connus. Cette modeste ambition me semblait d’une logique aussi saine que celle de la preuve préalable ». Il évoque ainsi la controverse naissante aux Etats-Unis et les cas mondiaux les plus probants, en particulier pour l’année 1952 où il dresse des comptes-rendus de cas désormais célèbres, tels que l’œuf de Draguignan, les observations d’Oloron, de Gaillac, la soucoupe du Bourget ou le cigare de Marignane. Il y promeut également la théorie du capitaine Plantier sur la propulsion « électro gravitationnelle ».

L’ambiance est alors à un certain optimisme et l’ovni semble à Michel, comme à beaucoup d’autres, intelligible à court terme puisqu’il ne faut y voir aucun secret militaire et que des scientifiques de bonne volonté se saisissent du sujet, malgré les protestations offensées de l’Union rationaliste et ses partisans. Ce premier livre est un succès et lui ouvre de nouveaux contacts comme Pierre Guérin, avec qui il se lie d’amitié. Il fait également la rencontre de Jean Cocteau, fasciné par le sujet, qui préfacera une édition ultérieure de l’ouvrage. Cocteau décrit ainsi Michel dans son journal : « [10] Je viens de recevoir la visite d’Aimé Michel (auteur du livre : Lueurs sur les soucoupes volantes). C’est un petit homme très jeune, presque rabougri, chauve et d’une intelligence rayonnante. Il va toujours plus loin que le plus loin et cela sans la moindre vague. Nous avons longuement parlé de cette aptitude nouvelle de la science à ne plus craindre ce qui la dérange ».

Cette volonté d’entreprendre enfin la recherche et de diffuser l’information sur les soucoupes dans le grand-public va être largement aidée par la vague de 1954 en France, qui va à la fois donner une matière dense et immédiate au chercheur infatigable qu’est Michel, mais susciter encore de nouvelles interrogations qu’il ne cessera plus, dès lors, d’investiguer dans tous ses aspects. L’un des problèmes que soulève la vague d’ovni de 1954, et qui n’a jamais été résolu depuis, réside selon Michel dans l’administration de la preuve scientifique dans un contexte aussi prolifique en observations singulières, diversement vérifiées et investiguées. C’est Jean Cocteau qui lui suggère alors de « chercher l’ordre dans le désordre ». C’est ce souhait de distinguer une structure unique dans les observations d’ovnis qui va le conduire à formuler la théorie de l’Orthoténie.

En 1953, Jimmy Guieu et Michel sont déjà conjointement frappés par le fait que la fréquence des observations d’ovnis est plus soutenue lors des périodes où la terre se trouve être en grande proximité avec la planète Mars. Ce constat rejoint celui de l’ingénieur canadien Wilbert Smith, sur le même point.

Cela permet à Aimé Michel d’annoncer dans un entretien à Paris-Match au printemps 1954, une vague pour la fin de l’année [11]. Sa théorie se trouve validée avec éclat par les événements en cascade de septembre et octobre. Deux années plus tard, sur la foi des mêmes arguments, Michel annonçait une vague pour l’année 1956 dans un article au « Saucerian Bulletin » [12], arguant de la proximité avec Mars et d’un déplacement progressif des vagues vers l’ouest. Il estimait donc qu’à la fin de l’année 1956, pouvait se dérouler une vague d’ovnis quelque part entre l’Europe orientale et le Moyen-Orient, sans que le fait ait été attesté aux latitudes indiquées. Michel croit voir dans les traitements statistiques par informatique de Jacques et Janine Vallée publiés dans « Les phénomènes insolites de l’espace » une validation de sa théorie des « cycles martiens » [13].

La vague de 1954 va donc offrir à Michel une matière brute de témoignages d’observations d’ovnis sans précédents en France, matière dont il est le contemporain et qu’il peut investiguer directement.

Michel l’évoque en ces termes :

« [14] Sur ces entrefaites, survint la fameuse vague d’observations de l’automne 1954. Pendant cinq semaines environ, de la mi-septembre au 20 octobre, les journaux européens jusque-là pratiquement muets sur la question se mirent à publier chaque jour des dizaines et des dizaines de récits de témoins.

En Italie, en Angleterre, en Suisse, en Belgique, dans la péninsule Ibérique et naturellement en France, il ne fut pendant cette brève période question que de cela. Quelques flatteurs affirmèrent alors que la source de cette vague devait être cherchée dans mon livre, paru le printemps précédent. Hélas ! Mon livre était un four. On ne commença à le lire (peu) qu’après la fin de la vague. Et les innombrables témoins que j’interrogerai ignoraient jusqu’à mon existence, je dis en France, et à plus forte raison, à l’étranger. La vague passée, quelques amis et moi travaillâmes des mois durant à réunir tous les documents et à faire remplir des questionnaires. Vers 1956, je me trouvai ainsi à la tête d’une documentation énorme, chaotique et parfaitement délirante, dont il était impossible de tirer la moindre conclusion. Tout avait été « vu » en septembre-octobre 1954. Des objets en l’air, des échos radar, des objets en formation, des objets au sol, et même leurs pilotes ! En cent endroits, des moteurs d’auto ou de camions avaient été stoppés lors du passage en rase-mottes d’une soucoupe, des phénomènes électriques d’induction observés, de la terre arrachée au sol par un engin prenant l’air brutalement. II y avait des traces au sol, des rémanences magnétiques faisant dévier la boussole, des témoignages concordants d’observateurs éloignés les uns des autres et ne se connaissant pas. On pouvait même souvent, par exemple le 3 octobre, suivre un engin à la trace à travers la France, de témoignage en témoignage. Mais, d’un autre côté, le tout présentait un aspect si délibérément démentiel que même les chercheurs les plus blasés penchaient à donner raison au professeur Heuyer, auteur d’une retentissante communication à l’Académie de Médecine sur l’origine psychopathologique de la psychose soucoupique ».

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Livres d’Aimé Michel
1954 / 1958

Dès 1956, Michel reproduit sur une carte de France les observations de la vague de 1954, en quête de cohérences topographiques. « [15] Et c’est alors, en effet, que l’effet conjugué d’un classement des observations par date et de leur localisation sur la carte fit apparaître les premiers alignements ».

Michel va alors discerner de nombreuses lignes droites dans les observations de 1954. L’une d’entre elles est constituée de six observations entre Bayonne et Vichy, pour la seule journée du 24 septembre.

Cette « concordance » entrera dans la petite légende ufologique sous le nom de « BaVic » (pour Bayonne-Vichy). Plus troublant encore, aux intersections de ces nombreuses « lignes droites », Michel note toujours la présence d’une observation mettant en cause un grand cigare vertical et une descente d’ovni dite « en feuille morte », selon les descriptions des témoins, coïncide pareillement avec les intersections de lignes.

La théorie des lignes et l’orthoténie se trouve rassemblée dans l’enquête fouillée sur la vague de 1954 qu’il publie en 1958, « Mystérieux objets célestes » et qui structure le livre. Cette publication le rend intime de Jacques Vallée qui lui écrit. Cette théorie de l’orthoténie va connaitre une grande prospérité dans le monde entier.

Le premier à reprendre ces travaux est l’ufologue américain Alexander D. Mebane, enquêteur de terrain très actif dans les années 50 et 60, co-fondateur en 1954 et avec Isabel L. Davis, et Ted Bloecher du « Civilian Saucer Intelligence » groupe d’amateurs new-yorkais. Mebane et le CSI vont préparer et éditer la version américaine du « Mystérieux Objets Célestes » de Michel. Il y signe une longue contribution [16] où se croisent une analyse de la vague américaine de 1957 et les conclusions de Michel.

Il établira une formule mathématique établissant le nombre d’alignements de points prévisibles du seul fait du hasard dans un groupe n de points d’observations répartis au hasard. En adoptant arbitrairement une définition plus large de la ligne droite que celle initialement énoncée par Michel, il en conclut que si les alignements de trois points et une bonne part de ceux de quatre pouvaient s’expliquer par le hasard, les alignements de cinq ou six points demeurent des « anomalies » statistiques et mathématiques. Ce sont donc les observations isolées et spectaculaires, comme la fameuse ligne « BaVic » qui restent indéterminées. Il croit discerner dans les réseaux orthoténiques une « régularité » qu’il ne retrouve pas dans les alignements fortuits.

Dans les années qui suivent, de nombreux ufologues vont discerner à leur tour des réseaux orthoténiques dans les observations d’ovnis relevées sur le terrain.

Le docteur brésilien Olavo Teixeira Fontès, Christian Vogt, animateur de la Commission d’Enquête CODOVNI, de Buenos Aires (Argentine) ou l’espagnol Antonio Ribera vont alors publier des cartes qui montrent des réseaux très similaires à ceux relevés par Michel pour la vague française de 1954.

Jacques Vallée évoque cette controverse autour des probabilités que de tels réseaux soient

exclusivement hasardeux :

« [17] Commentant nos résultats, un universitaire britannique, le Dr. Michaël Davis, écrivait : « Une question évidente que de nombreux lecteurs ont du se poser est celle-ci : Quelle est la probabilité de trouver des alignements semblables à ceux présentés, en partant d’une distribution de points complètement au hasard ? »

Afin de répondre à cette question, le Dr Davis a proposé un ensemble de formules qui expriment le nombre de lignes de trois ou quatre points auxquelles on doit s’attendre du fait du hasard seul, en fonction du nombre total de points dans la distribution et de la précision demandée. Appliquées au réseau d’Afrique du Nord, ces formules donnent un résultat qui renforce l’idée que les alignements ne pourraient pas être expliqués par le hasard seul. L’idée de la valeur des alignements gagna rapidement du terrain ».

Au mois de mars et d’avril 1964, la polémique se poursuit alimentée par l’astronome Donald Menzel, reprenant les arguments de Mebane pour les alignements de 3 ou 4 points et mettant tout bonnement en doute le sérieux de Michel quant au recueil des faits. Personne n’accorde alors la moindre attention au propos malveillant de Menzel qui s’est toujours signalé par des prises de position « rationalistes » depuis 1947 et l’observation d’Arnold. Or il s’avère qu’il a raison et que Michel, en reproduisant des observations rapportées dans la presse parisienne sans les vérifier, ou en extrapolant certains éléments comme la datation, s’est lourdement trompé, rendant ainsi caduque le fleuron de son orthoténie, la fameuse ligne BaVic.

Que les admirateurs d’Aimé Michel ne voient rien d’autre, dans ces quelques lignes, qu’un portrait objectif d’un homme qui fut un penseur tous azimuts. Ces imprécisions dans la matière qui donna lieu à une théorie qui fut un temps présenté comme la preuve de la réalité des ovnis et de leur présence « coordonnée » sur Terre ne nous le rendent finalement que plus humain.

Il faut bien dire que les catalogues sur lesquels travaillent les ufologues, Michel puis Vallée et Poher plus tard, sont constitués de documents personnels, articles, coupures de presse, compte-rendu et enquêtes mais ils sont aussi le fait d’échanges généralisés entre ufologues qui se communiquent leurs fichiers. La plupart de ces cas n’ont donné lieu à aucune enquête poussée ce qui met en question le résultat de tout travail scientifique s’y référant. Comment dans ces conditions, si l’on reconnait qu’une part non-négligeable des données peut très bien être erronée, que la réalité même de l’observation ou les détails de celle-ci sont sujets à caution, entreprendre un travail statistique infaillible ?

C’est une réalité que peu d’ufologues mesurent aux premières années de l’ufologie, -pas même Michel qui élude cet aspect-, ces derniers s’efforçant d’appliquer la méthode et les outils scientifiques à un sujet qui reste encore très contesté.

En 1966, Vallée réédite l’expérience en effectuant une simulation informatique. Il découvrira un alignement de 5 points, 5 de 4 points et 20 de 3 points. Il explique plus mal les alignements de six points, les comportements des ovnis aux points d’intersection et les présences de « grands cigares » au centre de réseaux en toile d’araignées.

C’est en replongeant aux sources mêmes des observations que l’énigme va être résolue. On doit donc à l’ufologue Michel Jeantheau une contre-enquête particulièrement fouillée sur la journée du vendredi 24 septembre 1954 [18]. Recherchant trace des six observations dans la presse régionale de l’époque, il détermine que les faits rapportés par « Le parisien Libéré » ou « Paris-Presse » ont eu lieu à une autre date que celle du 24 septembre, à l’exception d’une seule observation, incertaine. La théorie orthoténique s’effondre, mais contrairement à ce qui fut longtemps avancé, pas du fait des travaux et des doutes formulés par Vallée qui n’expliquait pas l’alignement de BaVic, mais bien par Jeantheau et Sider.

Cette recherche d’un ordre dans le chaos des observations d’ovnis se poursuivra. L’orthoténie continuera longtemps d’être soutenue, sur la foi de savants calculs avant que ne lui soit substituée l’isocélie, théorie qui postulait que les observations d’ovnis se répartissaient dans des configurations en forme de triangles isocèles et qui fut à son tour rapidement invalidée.

Le 20 août 1961, après un échange de correspondances, Michel rencontre Jacques Vallée. Ce dernier fait un fidèle compte-rendu de cette première entrevue.

« [19] Cet après-midi, j’ai rencontré Aimé Michel dans son appartement au second étage d’un immeuble qui domine le parc de Vanves, juste au sud de Paris. J’ai à peine aperçu sa femme qui m’a ouvert la porte et s’est timidement enfuie dans l’obscurité du couloir, sans m’adresser la parole. Il me salua et me fit entrer dans son bureau, une chaude petite pièce avec une table surchargée de papier, des piles de livres, des articles en différentes langues et de nombreuses lettres. Des notes étaient épinglées au tissu qui couvrait les murs. Au milieu de cette masse d’informations, était un diable de bonhomme, petit et déformé, qui m’arrivait à peine à la poitrine. Pourtant il rayonnait d’une sorte de beauté inoubliable, une beauté qui venait de l’esprit et de la noblesse de ses yeux perçants ».

C’est assurément, à l’image de ce témoignage, une forte impression qu’i laissait à ses interlocuteurs, celle d’un brillant esprit, intellectuellement suractif, mais qui avait su rester accessible et qui demeurait définitivement un homme de débats, d’échanges et de doutes. Plus loin dans son journal, Vallée le décrit encore ainsi : « Aimé est un homme remarquable et dangereux. Son imagination, associée à un sens de l’humour très fin et à un cerveau puissant, l’entraîne en avant un peu trop vite ».

Son sens des réseaux et la grande respectabilité dont il jouit vont l’amener à fréquenter des scientifiques importants et proches du pouvoir, comme le physicien Yves Rocard, mais également les responsables du suivi du dossier OVNI, tels que le capitaine Clérouin et certains barbouzes qui lui confirment l’existence de cas extrêmement déroutants dans leurs archives. Il plaidera auprès d’eux pour la création d’un comité scientifique officiel. Le refus de l’Armée lui fait alors penser que les militaires, sans dissimuler pour autant quelque obscur secret, calquent leur politique sur celle de leurs homologues américains avec qui ils débattent dans les années 60, silence et désintérêt apparent.

Durant les années 60 et 70, Michel va être l’infatigable rédacteur de très nombreux articles dans des domaines aussi variés que la physique, les rêves, la parapsychologie, le mysticisme, le monde animal et les phénomènes physiques liés aux extases religieuses. Il publie dans un très grand nombre de revues parmi lesquelles, Arts, Sciences et Vie, Tout Savoir, Monde et Vie, Question de, France Catholique, Ecclésia, Archeologia (avec un article sur son village natal, Saint-Vincent les Forts), La vie des bêtes, etc. Dans le domaine de l’ufologie, il publiera notamment dans la Flying Saucer Review, Phénomènes Spatiaux, Recherches ufologiques, et appartient dès 1969 au comité rédactionnel de L.D.L.N.

Mais la rencontre avec Jacques Bergier et avec Louis Pauwels sera déterminante et Michel livrera dès lors ses textes parmi les plus importants à la revue Planète, véritable antichambre du « réalisme fantastique » [20] où publient Rémy Chauvin, Bernard Heuvelmans, Charles Noël Martin, Jean E. Charon, George Langelaan, Raymond de Becker, Gabriel Véraldi, François de Closets, Marc Gilbert, Jacques Mousseau (concepteur de l’émission télévisée Temps X), René Alleau, Henri Laborit, Jacques Lecomte et Guy Breton. Cette revue, créée en 1961 répondait au besoin unanime suscité par le succès phénoménal et inattendu du Matin des Magiciens de Bergier et Pauwels qui défrichait alors « des domaines de la connaissance à peine explorés (…) aux frontières de la science et de la tradition  [21] ». Ce livre devait être à l’origine d’une vague sans précédents d’engouement pour l’imaginaire, l’irrationnel, la parapsychologie, les extraterrestres et les civilisations disparues. Aimé Michel appartient assurément à cet âge d’or de l’esprit, aujourd’hui défunt.

En 1992, date de sa disparition, Michel déclarait modestement que tout ce dont il était certain à propos des ovnis tenait aisément sur un timbre poste. Plus de quinze années plus tard, il semble que nous en soyons toujours au même point.

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BIBLIOGRAPHIE :

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Conservateur des bibliothèques, historien de formation, Thibaut CANUTI est l’auteur de « Un fait maudit, histoire originale et phénoménologique du fait ovni » chez JMG (2007). Auteur de nombreux articles et interventions, il travaille actuellement sur l’histoire contemporaine des ovnis et de l’ufologie en France.

[2] Michel PICARD, « Aimé Michel ou la quête du surhumain », pref. de Rémy Chauvin, JMG, coll. Science Conscience, 2000.

[3] Aimé MICHEL, « Ma douloureuse et prophétique enfance », Revue « Planète », n°27, 1966.

[4] Voir dans mon livre « Un fait maudit – Histoire originale et phénoménologique du fait ovni », JMG – 2007 – pp.194-203 (« 1946 : la vague scandinave de fusées-fantômes »).

Sur le site de l’auteur : http://thibautcanuti.wifeo.com/1946--la-grande-vague-scandinave.php

[5] Donald KEYHOE, « Les Soucoupes Volantes existent », Correa – 1951. Trad de “Flying Saucers are Real” -Fawcett Publications, 1950.

[6] Aimé MICHEL, « A propos des soucoupes volantes -Mystérieux Objets Célestes », Ed. Planète, coll. « Planète présence »,1958. Trad.de «Flying saucers and the straight-line mystery», Criterion Books -1958.

[7] Aimé MICHEL, « Les tribulations d’un chercheur parallèle », Revue « Planète », n°20, Janvier-Février 1965.

[8] Ibid.

[9] Aimé MICHEL, « Lueurs sur les soucoupes volantes, Mame, 1954. Traduit “The truth about flying saucers”, Criterion Books 1956.

[10] Jean COCTEAU, « Le Passé défini ». III, 1954. Journal, texte établi et annoté par Pierre Chanel, Paris, Gallimard, 1989. p.240.

[11] Paris-Match, n°266, avril 1954.

[12] “Gray Barker’s Saucerian Bulletin” du 15 septembre1956.

[13] Jacques et Janine VALLEE, « Les phénomènes insolites de l’espace », Ed. de la table ronde, 1966. (Cf. chap. 4. Intérêt de la théorie des alignements, p.88).

[14] Aimé MICHEL, « Oui, il y a un problème soucoupes volantes ! », revue « Planète », n° 10, mai-juin 1963.

[15] Aimé MICHEL, « A propos des soucoupes volantes -Mystérieux Objets Célestes », 1958, Ibid., p.19.

[16] Alexander D. MEBANE, “The 1957 Saucer Wave in the United States”. In Aimé Michel, “Flying Saucers and the Straight-Line Mystery”, pp.233-285. New York : Criterion Books.

[17] Jacques et Janine VALLEE, « Les phénomènes insolites de l’espace », Ibid. p.91.

[18] Jean SIDER, « Le dossier 54 et l’imposture rationaliste », Ed. Ramuel, 1997. (Chap. V : Que devient BAVIC ? Ou la journée du 24 septembre 1954 revue et corrigée par Michel Jeantheau. p.135.).

[19] Jacques VALLEE, « Science interdite – Journal 1957-1969 », O.P Editions (Observatoire des Parasciences), Coll. « Documents », 1997. (1ère éd. Par « The Vallée Living Trust – 1992). Pp.52-54.

[20] Grégory GUTIEREZ, « Le discours du réalisme fantastique : la revue Planète », Mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes Spécialisées, Université Sorbonne -Paris IV, UFR de Langue Française, 1997-1998, 133 p.

[21] PAUWELS / BERGIER, « Le matin des magiciens, Gallimard, 1960. (Préface à la première édition).